Planet Of Sound
2000
chronique
Martin Newell
The greatest living englishman
Humburg/Media 7
En 1994, l'Angleterre faisait vraiment envie. Et cette année-là, malgré une concurrence impressionnante (« Modern life is rubbish », « Giant Steps » et « Liberation » sortent en même temps), Martin Newell fut bien l'espace d'un disque "le plus grand anglais vivant". Car cet album on le réécoute souvent pour se souvenir que nulle part ailleurs qu'en Angleterre la vie ne ressemble plus à un théâtre en papier de l'absurde. Oeuvre parfaite, « The greatest living englishman » ressemble à un condensé mélodique de cette île aux vanités exacerbées. Pourtant rien n'empêche de penser que s'il était né dans l'Amérique rurale, il aurait composé l'album le plus néo country de 1994. Tout est affaire de hasard.
Rien ne ressemble à Albion, l'affaire est entendue. Rien ne ressemblera jamais de près ou de loin à ce disque. D'ailleurs sur le livret, un petit texte de George Orwell résume tout de suite le projet musical. On peut lire cette vérité solennelle assenée en 1941 par l'auteur de « La ferme aux animaux »: « Quand vous revenez en Angleterre après un séjour dans un pays étranger, vous avez immédiatement la sensation de respirer un air différent ». Un air différent, une musique différente ? Subtilement décalée dira-t-on plutôt. Rarement disque n'aura sonné autant hors du temps, hors des modes que l'excentrique premier travail solo de l'ex Cleaners from Venus et Brotherhood of lizards.
En 1994, Martin Newell reste encore persuadé que Londres a gardé la splendeur de l'époque victorienne. Les chansons s'appellent alors A Street called prospect ou The jangling man. Elles parlent avec humour de l'ascension puis de la déchéance d'une idole de l'ancien royaume (The greatest living englishman), des espérances de réussite londonienne d'un jeune provincial (Home counties boy). Mais surtout, elles ont un thème précis ces mélodies inoubliables. Il ne faudra pas longtemps pour s'en rendre compte : « The greatest living englishman » dépeint avec une ironie mélancolique l'existence d'un seul personnage (Newell ?) dont le plus grand malheur est de se sentir étranger en son propre pays. « I'm a ghost in my home town » est-il dit sur l'introductif Goodbye dreaming fields.
Mélodiquement aussi le temps s'est arrêté à un eden pop. Le pur fantasme de ce dandy fatigué à haut de forme, c'est une époque où les chanteurs à succès remplissaient tout à la fois le rôle de poète, amuseur public et conscience populaire. Alors, avec l'aide du complice Andy Partridge (insulaire en diable, la marque de fabrique d'XTC), Martin Newell mélange tout : littérature, culture populaire et musique. Grâce à ce disque, Oliver Twist arpente les pavés humides bras dessus bras dessous avec les Beatles, Ray Davies et David Bowie deviennent les héros d'une farce mise en scène par les Monty Python. Le résultat : des chansons belles à pleurer. Carillons, glockenspiels, guitare délicate, tout y est pour donner à ce disque des allures de after eight (chocolat amer au dehors menthe à l'intérieur) de la pop. Souvent même on pensera aux Kinks pour cette façon pince sans rire et tordue d'investir une parcelle de l'âme anglaise. Quant à Newell, le chanteur, on peut lui reconnaître une vraie façon d'habiter vocalement ses mots. Il chante souvent juste et remplit l'espace de son vibrato vivant.
Pour les petits veinards, ce disque fut en son temps accompagné (en édition limitée) d'un deuxième CD. Sur ce disque carrément instructif, Martin Newell lit ses poèmes dans une salle dénommée The greyhound. Pour comprendre la musique de Newell, ce filtre pop qui sent autant le toffee que l'opium, il est recommandé de s'attarder sur sa poésie fiévreuse.
Après ça la pop anglaise pouvait bien mourir. Cette musique avait trouvé sa pierre philosophale, son "A la recherche du temps perdu" à elle. Dommage car ce style va perdurer en (forcément) moins bien. Martin Newell refera, trois ans après, le coup du deuxième L.P avec le très bon « Off white album ». Comme pour son premier essai, personne ne sera là pour s'enthousiasmer. Alors pressentant que cette époque n'a que faire des arrangements somptueux et de métaphores ludiques, il disparaîtra. Personne ne l'a depuis revu.
Dès 1995 l'Angleterre faisait vraiment pitié. Deux faux frères du nord commettent un hold up brutal sur la musique britannique. A grand coup de déclarations tapageuses et d'emprunts grossiers aux aînés, Oasis replaçait la pop sur un terrain vulgaire. D'autres plus mauvais encore suivront. Tout le monde applaudira.
Dans The greatest living englishman, la chanson, Martin Newell disait « C'est un long chemin pour qu'un petit marchand de quatre saison devienne un anesthésiste réputé. Mais avec un bon baratin et d'habiles stratagèmes on peut bâtir sa renommé médiatique sur un tas de fumier ». La britpop pouvait commencer.
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